| Contempler... ou Conquérir ? |
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Juillet 1994 : je quitte le Mont Veyrier et je pars en transition vers le Semnoz. L'air est particulièrement calme, la lumière magnifique. Sous mes pieds, quelque 2000 mètres plus bas, défilent lentement la ville d'Annecy à ma droite et le célèbre lac à ma gauche. Un immense sentiment de plénitude et de joie m'envahit alors et je me demande avec quels mots je vais pouvoir tout à l'heure communiquer à mes amis mes sentiments lorsque j'aurai atterri.
Quelle parole peut-elle, sans trahir la réalité, témoigner de l'intensité de ce que nous avons l'immense privilège de ressentir ?
Je serai tenté sans doute, comme cela est souvent le cas, de mettre en avant les émotions esthétiques qui sont en effet les plus faciles à faire comprendre : la vue sur le lac et sur les rangées de montagnes se succédant jusqu'à l'horizon était si belle, les sillages des bateaux dessinaient de fines dentelles argentées sur l'étendue immense de l'eau immaculée du lac, tout le massif du Mont-Blanc était éblouissant de glaciers scintillant au soleil, le survol de la ville d'Annecy était magique, etc.
Bien sûr, tout cela correspond à des émotions réellement ressenties pendant ce vol, mais est-ce bien là la source du sentiment de plénitude évoqué plus haut ?
Analyser la joie ressentie dans la pratique des sports de nature à travers la beauté de ce qui est vu me semble en fait très réducteur et déformant. Les alpinistes gravissent-ils les montagnes avec pour objectif principal la vue qu'ils auront du sommet ? Il suffit, par exemple, de demander aux centaines de candidats qui se pressent chaque année en espérant atteindre le sommet du Mont Blanc s'ils préfèrent atteindre celui-ci un jour où la visibilité est masquée par le brouillard, ou bien s'arrêter, à cause de la fatigue, au Dôme du Goûter un jour de grand beau temps avec une vue magnifique ?
Ainsi je pense que les émotions esthétiques sont bien sûr présentes et recherchées dans la pratique de nos activités sportives dans la nature, mais elles ne constituent pas fondamentalement le moteur de notre passion, ni l'objectif premier de nos projets. Elles sont la cerise sur le gâteau, mais elles ne sont pas le gâteau !
Quelles sont donc alors les raisons qui nous font tant vibrer ?
Le fait d'atteindre le but que l'on s'est fixé (tel parcours réussi en volant, tel sommet en montagne enfin atteint, telle voie d'escalade réussie, etc.) est-il ce noyau constitutif de l'intensité des émotions ressenties en pratiquant telle ou telle activité ?
Nous savons bien tous qu'il n'en est rien ! Si cela était le cas et si le simple fait d'atteindre l'objectif que l'on se donne était la source de la joie que l'on éprouve, le plaisir devrait alors être le même d'effectuer son premier grand vol en solo ou en biplace, de boucler tel triangle de 50 km en paramoteur ou en parapente, d'atteindre le sommet du Mont Blanc à pieds ou en hélicoptère, de franchir le Col du Galibier en vélo ou en voiture, etc.
Même si celui-ci est bien sûr important, le but lui-même n'est pas vraiment l'essentiel, et, comme pour la plupart des activités humaines, c'est le chemin qui y mène et les moyens utilisés pour l'atteindre qui apportent le sens, le sentiment de création personnelle et la satisfaction d'avoir réussi à faire les choix nécessaires tout au long du chemin que l'on avait choisi pour atteindre l'objectif visé.
Gandhi disait déjà : "La fin est dans les moyens comme l'arbre est dans la semence."
Alors, tout en admirant la ville d'Annecy défiler lentement sous mes pieds, je me remémore les moments qui m'ont permis d'arriver là où je me trouve. Une heure plus tôt, je me trouvais au décollage de Coche Cabanne à côté de La Forlaz; c'était alors la deuxième fois que je décollais à partir de ce site.
Une fois en l'air, je me souviens avoir cherché assez longtemps à prendre de l'altitude, alors que je voyais très haut au-dessus de moi des voiles qui partaient rapidement en cross.
Je sais bien qu'il faut parfois s'éloigner du relief pour trouver les bonnes ascendances. D'ailleurs j'ai vu deux pilotes, sans doute habitués du site, décoller, partir tout droit en s'éloignant du relief, accrocher le premier thermique rencontré et quitter les lieux par le haut juste après avoir décollé. J'ai cherché à les imiter, mais je n'ai su ni repérer ni rester dans les ascendances et je suis retourné au relief sachant que là, même si on ne monte pas, il est au moins facile de ne pas descendre ...
Petit à petit, j'ai quand même réussi à m'extraire de la zone de départ et à rejoindre la Pointe de la Rochette puis le Rocher du Roux. Impatient de poursuivre, je n'ai pas fait le plafond nécessaire et je me suis engagé trop bas dans la transition vers le Lanfonnet pour me retrouver à nouveau les pieds dans les sapins !
Cependant, tout a soudain basculé : j'ai rejoint le pied de la falaise, en deux allers-retours je me suis retrouvé au-dessus, transition immédiate vers les Dents de Lanfon puis vers le Mont Veyrier où, depuis l'altitude de 1600 m, j'ai trouvé une ascendance incroyable, large et régulière qui m'a hissé d'un seul coup à la vitesse de six mètres par seconde jusqu'aux barbules à 2500 m, d'où je suis parti en transition vers le Semnoz pour essayer de boucler le tour du Lac (que je ne réussirai d'ailleurs pas ce jour-là, mais ceci est une autre histoire ...).
En me rappelant ainsi ce début de vol, il devenait clair que l'intensité de l'émotion ressentie venait précisément de ce qui s'était passé avant : difficultés rencontrées au début du vol, puis, à force de motivation et de patience, réussite dans la phase initiale, suivie elle-même d'une grande impression de facilité au fur et à mesure que le vol se déroulait. J'avais réussi à utiliser mes modestes compétences techniques pour me diriger vers l'objectif que je m'étais fixé.
Cette superbe transition entre Veyrier et Semnoz constituait ainsi en quelque sorte l'aboutis- sement et la concrétisation de l'énergie et de la motivation qui avaient nourri le début du vol.
Comme pour l'alpiniste atteignant le sommet désiré ou le grimpeur franchissant enfin le passage difficile qu'il convoitait, je pense que le sentiment profond ressenti est bien davantage de l'ordre de la conquête plutôt que de celui de la contemplation.
Il ne faut pas prendre le mot de conquête dans le sens d'imposer par la force quelque chose, mais bien plutôt dans celui d'appropriation ou de maîtrise.
Les alpinistes parlent bien de conquérir les montagnes (cf. "Les conquérants de l'inutile" de Lionel Terray), et le terme de conquête correspond bien quelque part à la nature profonde de l'émotion vécue.
Il est clair que l'intensité des émotions n'est pas liée au niveau du pilote, mais bien au contraire aux circonstances et aux motivations de chacun. Un premier grand vol peut laisser un souvenir aussi impérissable qu'un titre de Champion du Monde ou un cross de 200 km, bien que les chemins qui mènent à ces différentes situations soient quelque peu différents !
Le parapente est un sport magique qui a l'immense mérite de proposer de multiples facettes selon les motivations et les goûts de chacun : vols tranquilles en local sur site, vols de durée en dynamique, vols de distance, vols en bord de mer, vols de plaine, rando parapente, paralpinisme, vols bivouac, vols de restitution le soir, compétitions, records, voltige, ...
A chacun le chemin qui lui convient et qui lui permettra de savourer les joies associées à son type de pratique.
De plus, le renouvellement des émotions est constant, car un vol est toujours une expérience nouvelle : l'aérologie, le contexte, la présence des amis ou pilotes de rencontre, sont autant de facteurs qui évoluent et se renouvellent et qui font de chaque vol un projet neuf à vivre.
Des amis non pilotes me demandent souvent si je ne trouve pas monotone de faire ce qu'ils appellent "toujours les mêmes vols". Je crois qu'ils n'ont pas vraiment compris la nature profonde de notre passion. Autant demander à un marin si la mer est monotone et toujours la même !
Pour répondre à la question que je posais au début de cet article : "que dire à mes amis pour leur communiquer les raisons de ma joie?", cela dépendra de ceux avec lesquels j'aurai à communiquer.
Je dirai sans doute à ceux qui ne sont pas pilotes combien la vue sur le lac était superbe et la lumière magnifique.
A mes amis pilotes, je sais que je pourrai utiliser un jargon technique hermétique pour les autres : force des ascendances, vitesse de montée, son du vario, transition, barbules, turbulences, comportement de la voile, etc.
Chacun de ces deux discours contient une parcelle de vérité et éclaire la réalité selon un aspect particulier.
Mais il est possible également de trouver des phrases plus courtes qui synthétisent notre passion et qui laissent les portes ouvertes à de multiples interprétations possibles.
Je vous propose par exemple celle-ci : "On est si bien là-haut ....".
| De
: Marc Lassalle
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Du
31/03/2003 |
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